DEMARCHE

Je recherche dans mon travail l’équilibre entre force et simplicité.

J’entends par “force” la dynamique gestuelle d’exécution de la trace laissé sur le support, et délesté de toute forme de manièrisme.

Et j’entends par “simplicité” l’art d’aller à l’essentiel, que ce soit dans la composition, puisse-t-elle être la plus efficace possible, que dans le sujet que j’essaie de donner à voir de façon non anecdotique et dénué de toute fioriture.

De La Renaissance à l'Art Baroque, les maîtres anciens me fascinent : Léonard de Vinci lorsque le génie humain atteint son paroxysme, Vermeer et sa Lumière... Et plus particulièrement les peintres du Clair-obscur, dans toute leur distinctive expressivité : le Caravage, Ribera, Georges de la Tour, Rembrandt...

Mon écriture picturale est une sorte de "Chiaroscuro" contemporain.

D’abord il y a du noir partout. Le support est enduit de matière : fusain ou pastel, parfois peinture à l’huile ou encore encre taille douce d’un noir intense. Puis je travaille par soustraction. J’efface, j’estompe, je floute, parfois je gratte et je raye. Révéler la lumière est l’essence de ma pratique. J'agis par "découvrement", et c'est ce qui engendre cette matérialité particulière de l'oeuvre. Je fais disparaître pour faire apparaître. Des fragments de corps et des visages, la plupart du temps observés, mais parfois inventés, ou plus exactement révélés. Car il n’y a pas de volonté trop précise de ma part, tout va très vite, ce n’est pas moi qui décide, c’est la peinture elle-même. 

Vincent Lignereux - © 2019 (Copyrightfrance, tous droits réservés).

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PROPOS

1- Le dessin comme langage.

Le dessin : une passion, un langage, une écriture, un travail quasi quotidien, l'histoire d'une vie, de ma vie. Dessiner c'est apprendre à voir, non pas simplement à regarder, mais à voir de plus en plus profondément les choses. Voir est plus profond que regarder, et cela s'apprend. Le dessin est père de tout les arts. Dans sa caverne, l'homme préhistorique dessine déjà sur les parois rocheuses, en même temps qu'il lutte pour sa propre survie. A l'échelle de nos vies, nous avons tous dessiné avant même d'avoir appris à marcher ou à parler. Lorsque nous étions bébé et enfant, le dessin était notre forme d'expression la plus naturelle qui soit. Dessiner c'est aussi résister, résister au temps qui passe et à l'ère des hautes technologies. Un langage étant un système structuré de signes permettant de communiquer et de s'exprimer, il me semble que le dessin est une forme de langage. Bien sûr à l'intérieur de ce langage spécifique entre la dimension esthétique, ce qui lui permet de communiquer non pas par les mots mais par les sensations, le ressenti et les émotions. En tant qu'observateur et dessinateur, je sais que les commandes de notre cerveau n'ordonnent au geste et à la main que ce qui a été vu, profondément vu, et compris. C'est donc l'oeil qui guide la main, et c'est donc l'oeil qui dessine. La main ne fait qu'obéir à la vision et en suivre les "instructions".

Malgré les efforts de certains à vouloir prôner un art conceptuel, faussement intellectuel et compliqué, le dessin lui, témoigne de sa force et de son pouvoir expressif dans la simplicité. Alors je continue à dessiner, toujours en quête d'une sorte de poésie de l'instant.

2- La peinture comme écriture.

Dans l’art comme dans la vie, la simplicité qui est aussi l’efficacité est mon moteur. Tout dire avec peu, exprimer beaucoup avec presque rien, cela est pour moi l’idéal philosophique, spirituel et artistique. 

Je recherche dans mon travail l’équilibre entre force et simplicité, mais aussi entre graphisme et matérialité . C'est aussi un jeu d'opposition entre les choses, entre les signes : lignes et taches (masses), fond et forme, transparence et opacité, contrôle et lâcher prise, empreintes, rythmes, directions, couleurs... Ce jeu d'écriture crée une sorte d'harmonie des contrastes.

Trouver chaque fois la fragile équation entre force, simplicité, délicatesse et expressivité est mon challenge. Mon travail est avant tout guidée par une quête d'harmonie, par le juste équilibre entre savoir voir et savoir faire. Aussi, mon passage à l'école des Beaux-Arts de Rennes m'aura amené à une longue réflexion sur les moyens de la représentation. J'ai progressivement appris à voir. 

Mon parcours aura d'abord été nourri d'une longue période d'expérimentations picturales en tout genres menant à ce constat : globalement, la peinture est soit un procédé, soit une écriture. Soit la peinture est un procédé, menant à la réalisation d'une image, c'est-à-dire à la représentation d'une scène ou d'une idée. Soit la peinture est une écriture, libre et spontanée, surprenante et audacieuse. 

Parallèlement, et avant de ne l'enseigner moi-même, une longue pratique du dessin de modèle vivant m'a appris à aller à l'essentiel. Dans mon travail, la question du dessin se sera posée avant celle de la peinture. Même dans la couleur, même dans le "pictural", mon propos n'est que peu celui de la matière, et mes sujets prennent systématiquement vie grâce à la profondeur des noirs inhérents au dessin. 

Bien souvent, pour ne pas dire presque toujours, ce n’est pas tant ce qui est peint, ni non plus pourquoi qui me passionne, mais plutôt comment. Face à une peinture, que je regarde toujours de très près,  je m'interesse à COMMENT c'est peint, et non pas ce qui est peint. Ce qui m'interesse c'est la peinture elle-même (la trace, le signe, la matérialité...) , et non pas l'image qu'elle "représente".

La peinture est pour moi d’abord une écriture, ensuite elle doit véhiculer quelque chose de poétique. 

3- Solitude et contemplation.
Je suis avant tout un contemplatif, un observateur silencieux, un solitaire heureux, quelqu'un de spontanément émerveillé par la vie elle-même, par la nature surtout. "Ceux qui savent regarder sont souvent de grands solitaires" a dit Depardon. Ou bien encore "Il faut savoir être seul et silencieux pour voir, vraiment voir" *.
Ma vie intérieure est pour moi peut-être plus importante que ma vie dans le monde. Autrement dit, la présence à soi, le ressenti et le contact intérieur avec le présent et l'essence même de la vie sont plus importants que son contenu. Au-delà de l'aspect esthétique des choses, mon propos est donc celui de la lenteur, de l'attention. Dans la tradition zen au Japon, le satori est défini comme un état de conscience sans pensée, de conscience pure. Il se produit lorsque l'esprit est parfaitement calme et libre de toute pensée. La peinture est pour moi un moyen d'accès à cet état de conscience particulier. Toute l'attention est concentrée sur le geste, et cela nous amène à cet instant de vérité hors du temps. Le travail suprême étant d'amener cette clarté à toute sa vie. Comme dit Millman, "La pratique n'est que l'emballage de ce qui est à l'intérieur : le satori" **.
Tout est une histoire d'attention et de regard. "Le vrai voyage n'est pas de chercher de nouveaux horizons mais un nouveau regard", disait Marcel Proust ***. Mon tempérament contemplatif m'amène à travailler souvent sur le vif du sujet. Dans mes séries sur la ville, cela passe d'abord par une approche photographique, au grès de mes promenades urbaines. S'ensuit le retour à l'atelier où il faut comme disait Nietzche "tordre la forme pour engendrer la vie" ****. C'est sans doute aussi une manière d'aller à l'encontre de tout ce que propose l'art contemporain aujourd'hui. Ce retour à la source m'est essentiel tant il est formateur et aiguise le regard, c'est l'oeil qui guide la main et jamais l'inverse. Cette démarche est encore une quête de poésie, une contemplation, dans la simplicité des choses, à chaque coin de rue. Malgré les efforts de certains à vouloir prôner un art conceptuel, faussement intellectuel et compliqué, le dessin lui, témoigne de sa force dans la simplicité. Alors je continue à dessiner, toujours en quête d'une sorte de poésie de l'instant.
Mon travail est un équilibre entre force et simplicité. Mais aussi entre figuration et abstraction, graphisme et matérialité. La peinture obéït aux lois géométriques de la composition, ainsi qu' à des variations rythmiques et émotionnelles. Tout n'est que jeu subtil d'opposition entre les choses : signes, rythmes, ligne et tache, forme et fond, vide et plein, directions, couleurs. Une certaine harmonie des contrastes. Comme dit Nietzche : "L'art est un moyen d'auto-transcendance, un pont entre l'homme et le surhumain. L'art est une interaction de deux forces qui s'opposent : le chaos et l'harmonie" ****. Quelle qu'elle soit, je regarde toujours une peinture de très près. Ce qui m'intéresse n'est pas tant le sujet mais la matérialité de la peinture elle même, la picturalité même, la trace, la ligne, la tache, chaque signe, chaque coup de brosse, coulure, nuance. Pour moi la peinture est une écriture, ensuite elle doit véhiculer du sens et quelque chose de poétique. Pour paraphraser Rustin : vouloir faire de la peinture avec des intentions trop précises, ce n'est déjà plus de la peinture.

* Raymond Depardon, La solitude heureuse du voyageur
** Dan Millman, Le guerrier pacifique
*** Marcel Proust, A la recherche du temps perdu
**** Friedrich Nietzsche, La Naissance de la Tragédie

 

Vincent Lignereux - © 2016 (Copyrightfrance, tous droits réservés).